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les gens qu’on aime #22

Encore le chouette défi du Dr Caso. Aujourd’hui, un sujet qui serre le coeur, quelqu’un qu’on a aimé mais qui ne nous aimait pas en retour.

J’ai d’abord pensé au garçon chat, mais j’en ai déjà parlé, et puis ça fait un peu trop écho à ce que je vis en ce moment pour avoir envie de le raconter.

Récemment, on m’a dit qu’aimer quelqu’un, c’était avoir le cœur qui saute quand on l’aperçoit au loin. Bon. Ça m’arrive un peu trop souvent pour que ça veuille dire grand chose pour moi, j’ai au moins trois collègues en ce moment qui me font cet effet (j’en ai même recruté un il y a quelques mois, j’avais oublié qu’il était arrivé pendant mes congés et j’ai eu un petit choc en le voyant ce matin. Ce qui est cool avec les masques, c’est qu’on ne doit pas trop remarquer quand on rougit !).

J’ai souvent le cœur qui saute, et parfois c’est pire, je tremble, je perds mes mots, je ris bêtement, voire, je dois me concentrer pour ne pas brusquement lui sauter dans les bras.

Je ne sais pas combien de fois j’ai perdu le fil de ce que me racontait M. tellement j’étais occupée à imaginer le goût de sa bouche sur mes lèvres, la sensation de mes doigts dans ses cheveux. Parfois il se tenait à côté de moi et j’avais l’impression de sentir sa chaleur irradier sur ma peau.

M. était dans ma classe en 2e année de prépa. Nous ne nous connaissions pas l’année d’avant, il n’avait donc pas vu le drame, la zombie que j’avais été pendant de longues semaines, et il ne m’avait pas connue avant ça non plus, quand j’étais encore bien vivante. Il était très bavard et avait du mal à tenir en place, il était très drôle et charismatique et rassemblait facilement autour de lui. Il aimait l’humour absurde, je me souviens d’une blague qui m’avait fait pleurer de rire en classe : « Tu sais comment on dit ‘château fort’ en Belgique ? » « CHÂTEAU !!! » * .

Il me semble que nous nous sommes rapprochés très vite. Nous étions toujours en binôme pendant des TP de physique ou de sciences industrielles, nous passions nos heures de libres en attendant une colle tardive ensemble. Il était externe comme moi, et venait au volant d’une Ford Escort qu’on appelait « Le Tank ». Il me déposait généralement chez moi quand nous finissions à la même heure, comme j’aimais ces trajets, et comme ils étaient si douloureusement courts !

Nous nous retrouvions parfois le samedi soir, chez son ami S. dont les parents étaient absents. M. jouait très bien de la guitare, S. était encore meilleur. Nous faisions des crêpes ou bien un gâteau en écoutant de la musique. Nous riions beaucoup. Nous allions fumer un joint dans le jardin, l’un de nous trois sur la balançoire et les autres sur les marches de la terrasse. S. avait une cicatrice au menton, acquise à l’âge de 5 ou 6 ans en démontrant que la proximité de cette balançoire avec cette terrasse en béton était un putain de danger domestique. Nous parlions de musiques ou de bouquins, nous parlions aussi (catastrophe) de cette fille en prépa véto qui avait tapé dans l’oeil de M. et qui se dérobait toujours à ses avances maladroites.

A l’époque, je n’avais pas encore compris qu’il me manque une qualité essentielle : je ne sais pas distinguer l’humour qui cherche à faire rire de la vacherie qui sert à faire du mal, je ne sais pas doser l’humour pour arriver dans la zone qui chatouille mais pas juste à côté dans la zone qui blesse (aujourd’hui je résume ça en disant « je n’ai pas d’humour » et j’évite l’humour noir/piquant. I’m not good at sad humor.). J’ai plusieurs fois blessé ou fâché M. par des plaisanteries mal calibrées, il partait furieux et je lui courais après en riant, je n’arrivais pas à croire qu’il ait pu mal prendre ce que j’avais dit, je n’imaginais pas qu’il pouvait être vraiment fâché. Il boudait parfois une journée puis finissait par revenir comme si de rien n’était.

Nous sommes partis en vacances d’été chacun de notre côté, puis nous nous sommes retrouvés juste avant la rentrée. Comme S., M. et moi n’avions que trois jours en commun dans la même région avant de partir intégrer nos écoles respectives, nous les avons passés ensemble en intégralité. Nous sommes allés danser et boire dans des bars, nous nous sommes baignés une dernière fois dans la fontaine devant la gare, puis nous sommes rentrés à pied, en chantant à tue tête du Louise Attaque, en zig zag mouillés, bras dessus, bras dessous. Nous avons transformé la nuit blanche en pyjama party, regardé des épisodes de Derrick sans le son, en jouant les paroles à la place des acteurs, essayé des cocktails avec ce qui nous tombait sous la main, nous avons écrit des mots d’amour sur le mur de la chambre de S. et puis, en chialant comme des cons, on s’est séparés.

Je n’ai jamais revu M..

J’ai croisé S. quelques années plus tard, par hasard, en faisant une course en ville alors que j’étais chez mes parents. Nous sommes allés boire un verre pour discuter. Il était toujours en contact avec M. et m’en a donc donné quelques nouvelles : M. avait trouvé du travail à Toulouse, il s’était installé avec sa copine rencontrée dans son école d’ingénieur. Puis, S. m’a dit la phrase la plus horrible du monde « Je suis content pour lui, après le temps qu’il a passé à être amoureux de toi sans retour, après le temps qu’il lui a fallu pour s’en remettre… ».

(vous l’aurez peut-être compris, moi pas et il a fallu que S. me l’explique : la fille de prépa véto ne l’intéressait que parce qu’il espérait me rendre jalouse, et il était sincèrement blessé quand une plaisanterie trop vache lui faisait croire à un manque d’attachement de ma part.)

(qu’est-ce que c’est con, hein.)

*pour être honnête, ce qui était absolument hilarant, c’est que lorsqu’il me l’a raconté, mon voisin de table n’a pas entendu le début mais simplement le « CHÂTEAU !!! » final. Il m’a donc demandé de quoi il s’agissait, et j’ai raconté la blague. Son voisin de table n’a pas entendu le début mais simplement le « CHÂTEAU !!! » final. Il lui a donc demandé de quoi il s’agissait, et il lui a raconté la blague. Et ainsi de suite. Pendant un bon quart d’heure nous pouvions suivre les « CHÂTEAU !!! » se déplacer de proche en proche dans la salle de classe.

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les gens qu’on aime #21

Il est probablement ambitieux de tenter de rattraper mon retard dans le défi du Dr Caso après une nuit (quasi) blanche. Probablement. Ma foi, soyons ambitieux, alors ! Aujourd’hui, on commence par quelqu’un d’unique, original, ou un peu spécial.

J’ai découvert le réseau IRC plus ou moins par hasard vers 98 ou 99. Il y avait eu un problème lors d’un TD d’informatique, je n’ai aucun souvenir de ce qu’on aurait dû y faire, mais cela n’était temporairement pas possible. L’assistant de TD nous avait montré ce système de chat pour nous occuper en attendant le déblocage de la situation. Il s’agit d’un système de discussion en ligne via des salons qui s’appelaient tous #quelque chose, nous avons créé un salon et tous discuté ensemble, puis avons rejoint d’autres salons au hasard et nous avons bien rigolé. J’y retournais de temps en temps, quand j’attendais quelqu’un qui était en cours, quand j’avais des calculs compliqués à lancer (2 minutes de réflexion, 20 minutes de calcul à me tourner les pouces), sur #paris ou #« ville de l’école ». Au bout d’un moment j’ai rejoint un salon créé par des gars sympas de #paris, puis d’autres je ne sais plus comment. On plaisantait beaucoup, et on a fini par devenir bien copains. (d’autant qu’un peu plus tard, quand je suis partie vivre dans le pays de fous, c’était mon moyen préféré pour garder le contact avec les copains et la famille en France !).

Je disais l’autre jour avoir rencontré bien peu de blogueurs, je pense avoir rencontré « en vrai » au moins trente ou quarante personnes connues sur IRC. J’ai eu quelques aventures rigolotes, au moins deux road trips en Lorraine, plusieurs virées à Paris, et des squatts interminables dans le café en face de la Gare de l’Est. Il y a bien eu quelques désillusions (des personnes avec qui le courant n’est pas passé en chair et en os même s’il y avait une vraie complicité à l’écrit) mais pas beaucoup. Ces copains rencontrés sur IRC ont constitué, si ce n’est la base, disons au moins une composante essentielle de ma vie sociale à mon arrivée à Paris. (un lecteur de la première heure saura se rappeler que je suis arrivée à Paris pour un garçon rencontré sur IRC, notamment.)

J. n’était pas Parisien mais Lyonnais. Cela ne nous a pas empêchés de nous voir fréquemment, pour des week-ends passés d’un côté ou de l’autre. Je crois qu’il avait même profité du grand appartement que j’occupais quand j’étais en colocation avec F. pour venir passer 15 jours de vacances chez nous.

J. est probablement le type le plus adorable que je connaisse. A l’époque il était très grand et très très fin, il avait des cheveux si longs qu’ils descendaient plus bas que sa ceinture, et des immenses lunettes qui lui mangaient le visage. J. était un ami intime de Marie-Jeanne, il était donc très calme en toute circonstance, et toujours de bonne humeur. J. était tellement adorable qu’il se fourrait sans arrêt dans des histoires incroyables. Il hébergeait régulièrement des personnes sans-abri, juste parce qu’ils ont demandé (vous êtes d’accord que c’est adorable ? ben voilà, c’est J.) et (heureusement) si cela se passait généralement fort bien, il avait plusieurs fois été volé et/ou menacé d’un couteau dans son propre appartement. J. ne s’inquiétait jamais, pour lui une mauvaise expérience était simplement un coup de malchance, il n’y avait aucune raison que cela se reproduise.

J. et moi nous sommes tout de suite bien entendus. Il aimait comme moi suivre le vent, aimait les petites surprises du quotidien. Nous marchions des heures dans Paris ou dans Lyon, tranquillement, choisissant notre itinéraires pour passer devant cette devanture bleue qu’on voit là bas, et puis tiens, un sapin mort, on va aller lui dire bonjour, puis nous buvions un verre quelque part, discutant avec des inconnus qui nous emmenaient parfois dans d’autres soirées ou d’autres aventures. Il est la seule personne que je connaisse qui trouve géniale mon idée de faire un gâteau en rentrant un peu beurré à deux heures du matin (je veux dire qu’il est le seul à trouver l’idée géniale dès deux heures du matin. Les autres la trouvent géniale à 4h, une part de gâteau dans la main. tough crowd.). Nous passions des nuits à discuter, de nos vies, de la vie en général, de ce qu’il faudrait faire pour que le monde soit plus beau, et de pourquoi c’est tellement plus satisfaisant de dessiner au feutre qu’au crayon.

Je l’ai un peu perdu de vue quand j’ai repris mes études, mon emploi du temps ne me permettant plus des escapades aussi fréquentes. Une fois sortie de cette période intense, je ne l’ai pas recontacté. Mon couple battait de l’aile et je crois que j’avais un peu honte de lui montrer, à lui qui était aussi un ami de mon poilu, combien nous n’étions pas heureux.

Avant d’écrire ce texte, je lui ai envoyé un mail pour lui donner quelques nouvelles et lui en demander. J’espère qu’il va bien et qu’il est toujours aussi unique, original et carrément spécial !

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les gens qu’on aime #20

Toujours le défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un avec qui on a passé du temps dans un chouette endroit.

Quand j’ai commencé ma thérapie, ma psy me demandait souvent de m’imaginer dans un « lieu sûr ».

Après avoir écarté avec un frisson de dégoût les lieux qu’elle me proposait (mon canapé ou mon lit : je vivais en couple à l’époque et je détestais notre appartement ; une plage ou une montagne : pourquoi pas au milieu d’un désert sans une goutte d’eau, pendant qu’on y est ? (ben oui, c’est bête, mais un lieu isolé, c’est plutôt angoissant quand on a comme moi une petite tendance à l’agoraphobie.)), je me suis rapidement fixée sur la terrasse de Mösebacke Torg.

C’est un endroit très simple et un peu magique. Pour y arriver, il faut, soit prendre l’ascenseur depuis Slussen, soit prendre le métro et descendre à Medborgarplatsen, sortie Folkungagatan. On arrive dans un quartier banal, une rue comme n’importe quelle autre, ensuite un petit square comme il en existe des dizaines à Stockholm, et dans un coin, un porche assez joli qui nous amène sur la terrasse.

On y trouve de grandes tables et bancs en bois brut, comme dans un Biergarten à l’allemande, on y voit du monde à toute heure. Surtout, on y voit la ville, la mer, le ciel, Djurgarden (merci de rajouter le petit rond au dessus du « a », je ne sais pas comment le faire), c’est magnifique. Ce n’est pas un belvédère bien léché, le muret est moche, le sol en gravillons mal répartis, il y a un bâtiment mal placé qui bouche un peu la vue vers Gamla Stan et on ne peut pas s’empêcher de trouver ça idiot.

Comme souvent en Suède, il n’y a pas de serveurs, mais on peut acheter une boisson à la guérite qui sert de bar, bière, thé, ce que vous voulez, dans mon souvenir ce n’était même pas cher, et si, vraiment, on est étudiant sans le sou, on peut toujours venir avec ses propres vivres. On s’installe sur une des tables, généralement déjà occupée, et on bavarde avec ses voisins de table, ou pas.

P. adorait cet endroit et vous aurez compris que moi aussi. Nous y avons passé des heures ensemble, parfois seuls, parfois avec d’autres copains. Je me souviens y avoir joué aux cartes plusieurs fois (et avoir couru après les cartes qui s’envolaient avec le vent, même si nous essayions de les coincer sous nos tasses), y avoir rédigé des devoirs en blaguant, et bien sûr, surtout, avoir discuté de la vie, l’univers et tout le reste avec P.

Pour être honnête, j’étais un peu beaucoup amoureuse de P.. Il avait les yeux bleus, des épaules carrées et une énergie incroyable, un enthousiasme pour tout, tout le temps, et un accent suisse terrible qui me faisait rire. Il avait toujours mille aventures à proposer (là où moi je me contentais de « et si on allait à la corridor party de chez X. ? » ou « ça te dit, des pâtes chinoises devant le film du dimanche soir ? »), fêtes, visites, excursions, barbecues…

Je viens de me rappeler qu’il passait très souvent chez moi le soir pour une balade autour du lac derrière mon appartement. Une fois, j’avais plaisanté en disant que j’étais un peu comme son chien qu’il emmène se promener, et il me semble bien que c’est cette même fois qu’il a trouvé ça tellement bête qu’il m’a courue après entre les sapins pour me faire manger de la neige (je précise qu’il faisait nuit et qu’il n’y avait pas d’éclairage, nous étions vraiment deux idiots absolus). Une autre fois, il m’a littéralement traînée faire du patin à glace sur un lac gelé, littéralement, je tenais sa parka en criant de peur et il me traînait sur la glace à tout allure. Il était complètement nul en cuisine, je lui donnais des leçons improbables comme « cuire des pâtes », « P., je t’assure qu’il faut mettre de l’eau dans la casserole ».

Parfois, j’hésitais à l’accompagner dans une de ses aventures (ou simplement à « reprendre un verre », le 14e de la soirée), il me criait alors « Ah, fais pas ta timorée ! » en me secouant l’épaule, je ne saurais pas imiter son terrible accent suisse, mais il résonne encore joyeusement dans mon esprit.

Je l’aimais beaucoup parce qu’il rendait les choses possibles, ouvertes. Je ne me souviens pas d’une seule fois où il m’a ennuyée ou déplu. Il avait une façon de bouger, de marcher, qui (je ne sais pas comment décrire ça mieux) libérait l’espace devant lui, créait un appel d’air. Il était très bavard, un peu vantard même, mais ne se prenait pas au sérieux. Il n’était pas sûr de ce qu’il voulait faire de sa vie (moi non plus), dans quel pays habiter (moi non plus), est-ce qu’il voulait plutôt des enfants et un chien ou vivre dans un camping-car (moi non plus).

F. était persuadé qu’il en pinçait pour moi et me taquinait souvent à son sujet. De mon côté, je n’ai jamais capté de regard ou de sous-entendu laissant entendre que je lui plaisais, je pense qu’il m’aimait bien et me traînait partout en bonne partie car il me savait séduite et bon public (séduite mais pas envahissante puisque j’avais un copain en France. Probablement la combinaison idéale pour un cabot comme lui qui n’avait aucune envie de se caser. Toute l’année je l’ai vu éconduire, une par une, tout un bataillon de jolies suédoises pas farouches (double pléonasme).).

Bien que j’aie retrouvé son profil sur LinkedIn il y a quelques années (et, oui, il est toujours aussi beau), je n’ai pas osé le recontacter. Je crains qu’il ne se souvienne pas de moi, j’avoue, ou, pire encore, je crains d’être déçue, de découvrir ce super héros domestiqué, banalisé, dans une petite vie sans envergure.

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les gens qu’on aime #19

Avec un retard qui s’accumule mais faisons semblant de n’avoir rien remarqué, le défi du Dr Caso continue. Aujourd’hui, quelqu’un qu’on admire.

J’admire un peu tous les gens que j’aime, mais je n’admire jamais complètement quelqu’un que je connais. They’re all humans, after all.

Depuis quelques années, j’ai un petit fichier appelé « Dîner idéal » sur mon téléphone. Ce sont mes réponses à la question « Si vous pouviez dîner avec n’importe qui à travers le monde, qui choisiriez-vous ? », question qu’on trouve dans divers questionnaires de personnalité (ou sur l’étiquette des sachets de thé Pickwick).

Je n’ai jamais hésité sur la première personne à inviter à ce dîner : Neil Gaiman. J’adore ce type. Même s’il étranglait 14 bébés chats devant moi en ricanant, je l’aimerais encore.

Je l’ai découvert au tout début des années 2000, je ne suis plus très sûre de comment. Peut-être avec la série de bandes dessinées « Sandman » que quelqu’un avait emmené en vacances en 2002, et que j’ai lue sous un arbre, émerveillée par l’univers si original et en même temps si logique et plausible (à la suspension d’incrédulité près, naturellement), ça me rappelait un peu « Le Vagabond des Limbes » dont j’avais lu et relu les 4 épisodes de la bibliothèque familiale jusqu’à épuisement (je rêve toujours d’en lire l’intégrale, soit dit en passant). Peut-être que je l’ai plutôt découvert avec le roman « Neverwhere » que je me souviens avoir lu en bonne partie dans le métro en fantasmant sur les univers parallèles qui pourraient exister juste à côté, ici, tout près, juste à portée de…

Depuis, je dois avoir lu presque tout ce qu’il a écrit, vu une bonne partie de ce qu’il a scénarisé. J’ai une tendresse particulière pour « son » épisode de Dr Who (mais j’ai une tendresse particulière pour Dr Who, il faut dire) et pour « Coraline« , son Alice moderne et dégourdie.

Il a été invité il y a quelques années à faire un discours lors de la remise des diplômes d’un école de Beaux-Arts. Ce discours est un pur bijou, il me fait sourire, me tire vers le haut, me donne envie de vivre, fort et grand. S’y trouvent plusieurs concepts qui me plaisent beaucoup et que j’utilise (presque) au quotidien. Je vous le conseille.

J’aime vraiment beaucoup ce type !

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les gens qu’on aime #18

Je pensais prendre un peu d’avance en écrivant le texte du jour dans l’après-midi mais en ouvrant l’éditeur je réalise que je suis en retard, j’ai oublié celui d’hier. Peut-être parce que c’était mon anniversaire, peut-être parce que j’étais mortifiée d’avoir fait mal à quelqu’un que je croyais en sécurité, hors de portée. Peut-être parce que je n’ai pas de suite dans les idées.

Bref, aujourd’hui, avec un peu de retard dans le défi du Dr Caso, quelqu’un qu’on a connu quand on était jeune.

Puisque je suis toujours jeune, je vais plutôt vous parler de quelqu’un que j’ai connu quand j’étais petite*.

J’ai rencontré Anne en CE1. J’étais arrivée dans la classe avec quelques semaines de retard, le temps que mon institutrice de CP réalise que je savais déjà lire et obtienne mon changement de niveau pour m’éviter de devenir folle à force de m’ennuyer en classe**.

La maîtresse du CE1 m’a installée à côté d’Anne et nous sommes évidemment devenues amies. Elle avait de longues tresses blondes et des lunettes, elle était calme et bonne élève, même si elle avait une toute petite écriture qui la rendait difficile à relire et la condamnait à de mauvaises notes en « tenue de cahier ». Elle portait des vêtements étonnants, je me souviens d’un gilet rose à torsades, et elle avait de grandes dents de devant, cela lui valait souvent des moqueries. Cela me rendait furieuse, je la défendais en hurlant, je me souviens même une fois être montée sur ma chaise en classe pour crier sur ces andouilles qui faisaient semblant de lui couper une tresse pour l’embêter (comme quoi c’était bien la peine de me changer de classe pour que je me tienne tranquille). Je n’étais déjà pas mauvaise pour foutre la honte aux imbéciles, dans un style un peu brouillon.

Au contraire des autres élèves, Anne ne vivait pas dans le quartier mais à plusieurs kilomètres de là, en pleine campagne. Ses parents la déposaient en voiture à l’école et ça me paraissait très exotique. Je suis souvent allée chez elle, pour un après-midi ou un week-end. Elle n’avait pas de frères et soeurs mais avait un gros chien qui bavait beaucoup. Elle avait une chambre immense sous les toits et des milliers de bouquins et de bandes dessinées, nous lisions parfois tout l’après-midi affalées chacune d’un côté de son lit, nous échangions les bandes dessinées quand nous avions fini. Tout près de chez elle, se trouvait un enclos avec des chevaux et des ânes que nous soudoyions avec des carottes pour qu’ils nous laissent les caresser.

Nous sommes restées inséparables jusqu’en sixième, où elle a intégré un collège privé près de chez elle. Nous nous sommes vues sporadiquement pendant quelques années, des moments très drôles où elle m’apprenait des mots d’allemand et moi des mots d’anglais, nous parlions des heures de nos histoires de règles, de boums, de garçons, et de nos projets professionnels (enfin, plutôt, elle m’expliquait pourquoi elle était sûre de vouloir devenir vétérinaire, et moi je lui donnais mon idée du moment, boulangère, comédienne, avocate, géologue, fleuriste, peintre en bâtiment…). Nous repartions avec une pile de romans que nous avions mis de côté chacune l’une pour l’autre.

Je me demande pourquoi nous n’avons pas correspondu.

Parfois je cherche son nom dans Google mais je ne trouve rien de plus récent que le lycée qu’elle a fréquenté.

*celui qui se dit ici que je suis toujours petite n’a pas franchement tort, mais vous voyez ce que je veux dire !

**si vous voulez mon avis, c’était une belle connerie. Certes, je devais m’ennuyer donc être insupportable (oui, chez moi, il y a un lien de causalité direct), mais il aurait suffi de me coller un bouquin ou deux (ou quatorze) entre les mains et j’aurais été parfaitement sage et heureuse.

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les gens qu’on aime #17

Le défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un qu’on n’a fréquenté que peu de temps.

C’était l’hiver, je crois, fin 2003 ou début 2004. J’avais répondu à un appel reçu je ne sais plus trop comment, sans doute un des altertrucs rencontrés l’été d’avant*. J’avais un sac à dos rempli de marqueurs et de crayons de maçon. Je me suis retrouvée à l’heure dite, métro Château d’Eau. Sur le quai je remarque deux jeunes hommes, qui semblent chercher la même chose que moi. Nous nous présentons, l’un s’appelle David et l’autre Jonathan et cela nous fait bien rire.

Nous avons fini par être une trentaine. Notre groupe joyeux s’est baladé toute la soirée dans le métro pour barbouiller des affiches de pub ou y rajouter des slogans. Nous étions les antipubs.

J’ai toujours aimé ces ambiances de groupe élastiques, désordonnées, débordantes de bonne volonté, je garde un souvenir enchanté de ces moments. Il y a eu ce soir là et bien d’autres, groupe mouvant, toujours de nouvelles têtes, d’autres qu’on retrouve souvent, il me semble qu’il y avait toujours Jonathan, peut-être parce que nous nous étions débrouillés pour. Souvent, les soirées se terminaient « chez Marie » (en fait, dans un immeuble squatté, chut), et puis nous marchions des heures pour retrouver un bus de nuit.

Je ne sais pas très bien expliquer la relation que j’avais avec lui. Il y avait une fluidité entre nous, une évidence. La première fois que je l’avais rencontré, il m’avait dit être sur le point de partir. Il était là la fois suivante, me dit avec un haussement d’épaule qu’il avait retardé un peu son départ, et puis je n’ai plus jamais rien demandé car j’étais trop contente de le retrouver. Il n’avait pas de téléphone et vivait dans un squatt, nous nous donnions des rendez-vous incroyables comme « devant les trois lois de la robotique, samedi à 18h ». Nous allions voir des expos photos bizarres et comparions les meilleurs points de vue de Paris (mon préféré c’est le belvédère de la rue Piat). C’était sans doute parce qu’il avait parlé de partir qu’il y avait cette impression un peu magique, hors du temps, juste le moment présent. Je me souviens de sa voix, de son rire, de sa présence à mes côtés, solide et souple. Je n’étais pas amoureuse, j’étais enchantée, fascinée.

Au bout de quelques mois, il était en train de jouer avec l’emballage en papier de sa paille quand il m’a dit qu’il aimerait, espérait, attendait que je parte avec lui. Et qu’il fallait que je me décide.

Je te veux dans ma vie, mais ma vie c’est pas ici.

Il est parti sans moi.

Bien sûr que je regrette, parfois.

*Le Larzac 2003, qui n’était pas un festival mais un rassemblement altermondialiste. J’y ai appris plein de trucs et rencontré foultitude de gens chouettes.

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les gens qu’on aime #16

Je participe toujours au défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un qui a les cheveux noirs.

Je n’ai pas besoin de réfléchir beaucoup, quelqu’un que j’aime et qui a les cheveux noirs, c’est évidemment mon frère*.

Mon petit frère fait une tête de plus que moi, il a le crin et l’œil noir et les épaules carrées. Il sait faire une épaule d’agneau confite et aime la bière ambrée. Il peut passer des heures devant un jeu vidéo, adore les TShirts avec d’obscures références à Alien, et réussit à peu près toujours à m’embarquer dans ses projets improbables (j’ai échappé à démolir la cabane en briques au fond du jardin à coups de masse mais j’ai sacrément bossé sur construire une borne d’arcade avec un PC émulateur dedans.).

Nous avons beaucoup joué ensemble quand nous étions enfants, Lego, Playmobil, gamins des années 80. Chez mes grands parents, nous étions plus imaginatifs, l’un de nous cachait un objet dans la maison puis l’autre le cherchait à chaud ou froid, nous construisions des forts en couvertures et édredons, et bien sûr, nous allions faire les idiots en vélo.

Nous n’avons jamais été intimes, mais ses copains sont aussi mes copains, et inversement. Nous ne nous sommes jamais confiés de choses personnelles, mais nous savons que nous serons toujours solidaires, toujours du même côté. Nous ne nous appelons jamais, mais nous sommes toujours là en cas de besoin (ou de déménagement).

C’est mon frère. Je te dis pas comme j’ai du bol !

*comme toute la lignée masculine, du reste. Mais ils sont morts ou poivre et sel depuis longtemps maintenant.

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les gens qu’on aime #15

Je joue toujours au défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un qui nous a donné quelque chose de précieux.

Je possède peu de choses intrinsèquement précieuses. J’avais été effarée des tranches possibles pour assurer ses biens en cas de cambriolage, la première tranche va jusqu’à 9000€. La première fois que je me suis retrouvée devant le formulaire, j’avais commencé à compter mentalement, machine à laver, ordinateur, machine à coudre, réfrigérateur, four… Toutes mes possessions mises bout à bout sont loin d’atteindre le premier palier.

J’ai quelques bijoux auxquels je tiens beaucoup, hérités de mes grands parents. La petite croix huguenote en argent que portait mon grand-père quand il était enfant, la jolie croix huguenote fleurie de ma grand-tante, l’alliance et la chevalière de mon arrière-grand père, que je n’ai pas connu, mais que ma grand-mère portait en souvenirs de ses parents. Quand j’ai une journée particulièrement difficile devant moi, quand j’ai besoin de toute l’énergie, la protection possible, je porte ces bagues et leur présence me rassure.

C’est ma grand-mère qui m’a donné ces bijoux, quelques années avant sa mort, alors qu’elle mettait ses affaires en ordre.

Ma grand-mère est née en 1923, à Montauban. Elle a passé toute sa vie dans un rayon de quinze kilomètres autour de son lieu de naissance. C’est la personne la plus sociable que j’ai jamais connue. Enfant, je détestais me promener avec elle car elle connaissait tout le monde et s’arrêtait tout le temps pour bavarder. Elle tenait la boutique de mon grand-père, la mercerie du village, en face de l’église. On y vendait toute sorte de boutons, d’élastiques et de galons, mais aussi des plombs pour la chasse et des bombes de laque pour les cheveux. Quand ma grand-mère ne travaillait pas dans la boutique, c’est qu’elle rendait service à un voisin ou qu’elle œuvrait pour la paroisse. Toujours calme, jamais inactive. A la maison, elle cuisinait pendant des heures, balayait tout le rez-de-chaussée trois fois par jour et nettoyait la vitre de la cheminée avec un produit spécial. Le soir, elle s’asseyait parfois un moment pour regarder la télévision avec nous mais, incapable de rester passive, elle commentait tout ce qu’il se passait dans le poste.

Ma grand-mère n’a pas fait d’études, elle ne lisait jamais, mais elle connaissait des milliers d’histoires de gens. Un de mes grands plaisirs quand j’étais en vacances chez elle, c’était le petit déjeuner. J’étais généralement la dernière à me lever, mon bol était tout seul à m’attendre sur la nappe à carreaux de la cuisine. Je mangeais des madeleines tandis qu’elle reprenait une tasse de chicorée en préparant le repas de midi, et nous bavardions. Je lui racontais l’intrigue de mes romans préférés, mes histoires de copains, de profs pénibles ou ridicules, je lui racontais mes voyages et lui expliquais pourquoi je préférais les maths au français. Elle me racontait son enfance, les tracts de la résistance qu’elle imprimait la nuit, les histoires des voisins et de leurs enfants, et cette fois où elle s’était fâchée quand une dame trouvait que 200F c’était trop cher pour une couverture qu’elle vendait,

Madame, vous voyez vos deux billets de cent francs ? Hé bien ce soir, couchez-vous dessous, et vous verrez que vous aurez bien chaud !

En 97 ou 98, mes parents avaient insisté pour que mes grands parents viennent passer une semaine chez nous, ce fut je pense leur plus grande aventure ! Nous en avions profité pour passer une journée en Angleterre, et ma grand mère qui ne parlait pas un mot d’anglais était comme un poisson dans l’eau. Elle baragouinait un mélange de français et d’occitan, utilisait des gestes tout à fait évidents mais auxquels nous n’aurions jamais pensé, elle n’avait aucun problème pour se faire comprendre et nous en étions tous impressionnés.

Une fois que j’ai commencé à travailler, je n’allais plus la voir qu’une fois par an, à Noël en général. Nous nous téléphonions de temps en temps, de longues conversations dans lesquelles elle n’oubliait jamais de me demander :

Est-ce que tu es heureuse, ma chatte ?

Je n’ai jamais douté que ma grand-mère m’aimait. J’espère qu’elle savait combien je l’aime.

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les gens qu’on aime #14

Je joue toujours au défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un qui est un.e voisin.e.

Depuis que je suis arrivée dans cet appartement, j’ai rencontré pas mal de mes voisins, mais je ne peux pas dire que je les aime.

Je les aime bien, disons, à condition d’oublier la vieille dame du 9e qui est venue se plaindre du bruit un lundi après-midi alors que je faisais de la couture en écoutant France Culture, et qui m’a envoyée bouler quand l’ascenseur est tombé en panne et que je proposais de faire ses courses. Tant qu’on y est, oublions aussi le type du 7e qui est aimable comme une porte de prison et refusait de me croire quand je lui disais que je n’avais aucune fuite chez moi.

J’aime bien la dame d’en face, qui n’est pas très marrante (mais je crois qu’elle a des sacrées bonnes raisons pour ça), elle m’a rendu service maintes fois et fait prospérer mes plantes pendant mon absence. J’aime mieux la fofolle de droite (je parle du palier et pas des opinions politiques) qui a toujours plein de copines chez elle, et qui m’explique souvent des trucs improbables sur l’histoire de l’immeuble et de ses occupants. J’aime bien le couple de baba-cools du 10e avec qui j’ai épongé le palier en bavardant, un samedi après-midi de dégât des eaux, j’aime bien aussi leur voisine d’en face qui va souvent chez le coiffeur et qui est fâchée avec le gardien (tout comme, j’ai l’impression, un habitant sur deux). Il y a aussi le couple de garçons du 5e qui sourient tout le temps et me complimentent régulièrement sur ce que je porte (ils aiment les couleurs fabulous, moi aussi !), ils avaient sympathisé avec J. et quand ils s’étaient étonnés de ne plus voir « mon garde du corps », en apprenant que c’était fini ils avaient crié comme des petits chiots qui auraient perdu leur maman, j’avais bien ri(*).

(ça vaudrait le coup de faire une nouvelle version de « Dans mon HLM », non ? ouais, non, ok.)

Mais tout ça, c’est pas grand chose comme amitié, je n’ai jamais invité aucun de mes voisins actuels à un apéro, encore moins à un dîner. Je ne suis pas sûre que j’oserais, on verra d’ici quelques années (et deux ou trois dégâts des eaux !).

Mon histoire de voisin commence bien plus tôt.

Je suis partie de chez mes parents en septembre 98, pour mes études. Le matin de mon déménagement, très (beaucoup trop) tôt, en chargeant la voiture avec mon père, je lui dis que je ne réalise pas que je m’en vais pour de bon, et lui de me répondre tranquillement « vraiment ? moi je suis même étonné que tu sois restée jusqu’à maintenant, je pensais que tu partirais tout de suite après ton bac. ». Quelques heures plus tard, je refermais, seule, la porte de mon nouveau studio. J’étais arrivée dans une ville que je ne connaissais pas du tout, dans un immeuble qu’on appelait « la meuh »** pour « la Maison des Élèves », 120 appartements identiques ou symétriques, quatre étages d’élèves ingénieurs qui m’étaient tout aussi inconnus. Quinze jours plus tard, la majorité d’entre eux étaient devenus des copains, et quelques uns étaient déjà des amis.

Mon voisin d’en face était T., un grand type qui portait une crête et des New Rocks, qui écoutait du métal hyper fort (et parfois tout doucement, je trouvais ça très mignon !) et me demandait conseil pour trier son linge avant de faire une lessive. Je l’aimais bien mais nous n’avons pas été proches tout de suite, il m’était un peu effrayant avec sa façon d’être d’autant plus sérieux qu’il était bourré, je lui paraissais un peu idiote avec ma façon d’être toujours enthousiaste pour tout.

Nous sommes devenus amis quand nous avons été voisins pour la deuxième fois, à quelque chose comme 1700km de là. Il habitait au bout de la rue, j’étais au numéro 11 et lui au 19. Tous les immeubles se ressemblaient mais il était facile de ne pas se tromper car nous étions chacun à une extrémité du plus haut plateau de la colline, pour aller d’un appartement à l’autre, il suffisait d’aller tout droit et de s’arrêter juste avant les escaliers (je me demande combien de fois cette facilité nous a sauvé la vie, dans ce pays de fou où il pouvait faire -20°C pendant des jours). Nous avions tout un paquet de copains chacun de notre côté, et pourtant nous nous retrouvions souvent en fin de soirée, ou avant les soirées, ou pendant, quand nous étions au même endroit. J’ai une certaine facilité pour le sarcasme, d’habitude je calme cette tendance, mais avec lui qui a la dent encore plus dure que moi, et dans ce pays où personne ne nous comprenait, je pouvais me lâcher sans limite. Nous nous moquions en permanence de tout et de tout le monde, nous étions absolument horribles et je crois n’avoir jamais autant ri avec personne. C’était à la fois hilarant et honteux. Je me souviens d’une camarade grecque assez costaud qui sortait avec un italien petit et frêle, ce couple à la Faisant nous inspirait beaucoup, nous l’appelions « la rotondité de cette cucurbite » et lui « le sandwich SNCF » sans avoir besoin de nous cacher, ils nous appréciaient beaucoup car nous étions tout le temps en train de plaisanter.

You french people, always laughing together !

Il m’a emmenée quelques fois dans des concerts de métal, j’aimais beaucoup ces soirées dans des bars un peu glauques où le spectacle était autant dans la salle que sur scène. Avant de sortir, nous nous retrouvions dans sa chambre, il essayait péniblement de faire de moi une métalleuse acceptable. Ses colliers de chien pendaient dans mon décolleté, ses TShirts m’arrivaient aux genoux et ses bracelets de force tenaient à peine au niveau de mes biceps. L’illusion avait quelques défauts. Cela dit, il était très doué pour me mettre du khôl sur les yeux, même après plusieurs verres d’alcool de patates (allongé de jus de fruits, on n’est pas des bêtes !).

Après avoir quitté le pays de fous, nous sommes restés en contact quelques temps, et quelques années plus tard, nous avons été voisins pour la troisième fois, dans une troisième ville, cette fois totalement par hasard. J’étais en colocation avec une copine qu’il n’aimait pas trop (et ça m’arrangeait bien parce qu’elle avait couché avec à peu près tous mes potes, ça me faisait plaisir que l’un d’eux résiste à cette sirène !), il avait un deux pièces peut-être 50m plus loin. Son travail l’envoyait souvent en déplacement à l’étranger et il m’invitait presque toujours le soir de son retour pour manger une pizza et goûter l’alcool qu’il avait rapporté. Il était très fort pour imiter les accents étrangers, il me faisait pleurer de rire. Au milieu de toutes ces ricaneries, nous avions de grandes discussions sur la vie, l’univers et tout le reste (le cul, donc). Je me souviens qu’une fois que je lui disais m’inquiéter d’avoir blessé un gentil garçon, il m’avait assuré que les garçons ne peuvent jamais être blessés que dans leur ego, parce qu’un mec n’est jamais amoureux, tout au mieux il est accro au confort d’être avec une meuf qui sait le sucer comme il aime.

Tu n’imagines pas combien de temps ça prend d’apprendre à une meuf à te sucer exactement comme tu aimes ! Je revois encore son expression si sincèrement convaincue (et j’avoue que parfois, je me demande s’il n’a pas un peu raison).

J’aurais pu le choisir comme « quelqu’un qui habite loin », il est retourné vivre dans le pays de fou où il peut faire -20°C plusieurs jours d’affilée (ce n’est pas un mauvais calcul de prendre une longueur d’avance sur le réchauffement climatique). J’aurais pu le choisir comme « quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis longtemps », ça fera bientôt dix ans que je n’ai pas trinqué avec lui. vous aurez compris que j’aurais aussi pu le choisir comme « quelqu’un qui nous fait rire ».

*il faut dire que je n’étais pas du tout triste, je venais de rencontrer T. et après notre first date si simple, si joli, si évident… j’avais de la joie qui débordait de partout, c’était super chouette.

**les élèves ingénieurs semblent avoir quelques problèmes d’élocution, quand ils sont en groupe. Ne faites pas attention.

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les gens qu’on aime #13

Le défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un dont on ne se souvient plus du nom.

Je vais te dire, ce thème là me coince encore plus que le précédent. Dès que je pense à quelqu’un, son nom apparaît, c’est presque effrayant, c’est mon cerveau qui indexe comme ça ? Je triche encore un peu, tu m’en veux pas, je choisis quelqu’un dont je n’ai jamais connu le nom.

Je ne sais pas si je peux dire que c’était les débuts d’internet. Disons que l’internet était un petit garçon qui savait déjà faire pas mal de trucs, mais qu’il était encore loin d’avoir du poil sous les bras. J’ai commencé à écrire mon journal en ligne en 2000 ou 2001. J’écrivais déjà depuis des années dans des cahiers (pourquoi ? parce que je ne pouvais pas faire sans écrire), les cahiers s’empilaient, c’était encombrant et embarrassant et incomplet, j’avais tout à la fois peur d’être lue par quelqu’un qui tomberait dessus, et l’envie d’être lue parce que c’était trop bête de laisser tous ces mots enfermés, j’aurais adoré lire le journal d’une inconnue. Internet a permis ce qui était jusqu’alors impossible : la possibilité de n’être lu que par des inconnus. On s’est appelés diaristes, puis blogueurs. Au début nous étions trente, peut-être, cinquante. Je me souviens d’une bonne quinzaine sans effort. J’en ai rencontré peu (euphémisme), une jeune femme qui cherchait un hébergement sur Paris pendant quelques jours et que j’ai accueillie avec plaisir, un type que j’ai reconnu une fois qu’il est monté sur scène dans un concert, un autre croisé en vacances et dont j’ai reconnu le pseudo. J’échangeais des mails avec plusieurs d’entre eux, j’hésite une seconde (qui dure 43 minutes) à vous faire un inventaire à la Prévert mais je renonce, ce serait trop triste cette liste de disparus, je pense aujourd’hui à Xeteras qui s’appelait autrefois les 8 scaroles (et j’ai honte d’avouer que j’ai mis plusieurs mois à comprendre le jeu de mots !). J’aimais beaucoup la poésie, l’élégance de ses textes, j’aimais son regard sur la ville, sur les gens. A un moment où j’étais envahie (et empêchée) de questions sur mon format d’écriture, il a su me dire gentiment que j’étais libre de faire comme je voulais, c’est tout bête mais ça m’avait fait un bien fou.

Je pense souvent à lui quand j’attrape une conversation dans la rue, quand je suis témoin d’une petite histoire du quotidien comme il aurait aimé, quand je vois la ville qui se reflète dans une flaque.

Je pense à lui à chaque fois que je vois des grues.

Je me demande, j’imagine parfois où il en est, ce qu’il fait, est-ce qu’il a des enfants, est-ce qu’il a quitté Paris, est-ce qu’il est heureux ?

C’est étrange comme des gens qu’on n’a jamais connu peuvent nous manquer.

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