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les gens qu’on aime #20

Toujours le défi du Dr Caso. Aujourd’hui, quelqu’un avec qui on a passé du temps dans un chouette endroit.

Quand j’ai commencé ma thérapie, ma psy me demandait souvent de m’imaginer dans un « lieu sûr ».

Après avoir écarté avec un frisson de dégoût les lieux qu’elle me proposait (mon canapé ou mon lit : je vivais en couple à l’époque et je détestais notre appartement ; une plage ou une montagne : pourquoi pas au milieu d’un désert sans une goutte d’eau, pendant qu’on y est ? (ben oui, c’est bête, mais un lieu isolé, c’est plutôt angoissant quand on a comme moi une petite tendance à l’agoraphobie.)), je me suis rapidement fixée sur la terrasse de Mösebacke Torg.

C’est un endroit très simple et un peu magique. Pour y arriver, il faut, soit prendre l’ascenseur depuis Slussen, soit prendre le métro et descendre à Medborgarplatsen, sortie Folkungagatan. On arrive dans un quartier banal, une rue comme n’importe quelle autre, ensuite un petit square comme il en existe des dizaines à Stockholm, et dans un coin, un porche assez joli qui nous amène sur la terrasse.

On y trouve de grandes tables et bancs en bois brut, comme dans un Biergarten à l’allemande, on y voit du monde à toute heure. Surtout, on y voit la ville, la mer, le ciel, Djurgarden (merci de rajouter le petit rond au dessus du « a », je ne sais pas comment le faire), c’est magnifique. Ce n’est pas un belvédère bien léché, le muret est moche, le sol en gravillons mal répartis, il y a un bâtiment mal placé qui bouche un peu la vue vers Gamla Stan et on ne peut pas s’empêcher de trouver ça idiot.

Comme souvent en Suède, il n’y a pas de serveurs, mais on peut acheter une boisson à la guérite qui sert de bar, bière, thé, ce que vous voulez, dans mon souvenir ce n’était même pas cher, et si, vraiment, on est étudiant sans le sou, on peut toujours venir avec ses propres vivres. On s’installe sur une des tables, généralement déjà occupée, et on bavarde avec ses voisins de table, ou pas.

P. adorait cet endroit et vous aurez compris que moi aussi. Nous y avons passé des heures ensemble, parfois seuls, parfois avec d’autres copains. Je me souviens y avoir joué aux cartes plusieurs fois (et avoir couru après les cartes qui s’envolaient avec le vent, même si nous essayions de les coincer sous nos tasses), y avoir rédigé des devoirs en blaguant, et bien sûr, surtout, avoir discuté de la vie, l’univers et tout le reste avec P.

Pour être honnête, j’étais un peu beaucoup amoureuse de P.. Il avait les yeux bleus, des épaules carrées et une énergie incroyable, un enthousiasme pour tout, tout le temps, et un accent suisse terrible qui me faisait rire. Il avait toujours mille aventures à proposer (là où moi je me contentais de « et si on allait à la corridor party de chez X. ? » ou « ça te dit, des pâtes chinoises devant le film du dimanche soir ? »), fêtes, visites, excursions, barbecues…

Je viens de me rappeler qu’il passait très souvent chez moi le soir pour une balade autour du lac derrière mon appartement. Une fois, j’avais plaisanté en disant que j’étais un peu comme son chien qu’il emmène se promener, et il me semble bien que c’est cette même fois qu’il a trouvé ça tellement bête qu’il m’a courue après entre les sapins pour me faire manger de la neige (je précise qu’il faisait nuit et qu’il n’y avait pas d’éclairage, nous étions vraiment deux idiots absolus). Une autre fois, il m’a littéralement traînée faire du patin à glace sur un lac gelé, littéralement, je tenais sa parka en criant de peur et il me traînait sur la glace à tout allure. Il était complètement nul en cuisine, je lui donnais des leçons improbables comme « cuire des pâtes », « P., je t’assure qu’il faut mettre de l’eau dans la casserole ».

Parfois, j’hésitais à l’accompagner dans une de ses aventures (ou simplement à « reprendre un verre », le 14e de la soirée), il me criait alors « Ah, fais pas ta timorée ! » en me secouant l’épaule, je ne saurais pas imiter son terrible accent suisse, mais il résonne encore joyeusement dans mon esprit.

Je l’aimais beaucoup parce qu’il rendait les choses possibles, ouvertes. Je ne me souviens pas d’une seule fois où il m’a ennuyée ou déplu. Il avait une façon de bouger, de marcher, qui (je ne sais pas comment décrire ça mieux) libérait l’espace devant lui, créait un appel d’air. Il était très bavard, un peu vantard même, mais ne se prenait pas au sérieux. Il n’était pas sûr de ce qu’il voulait faire de sa vie (moi non plus), dans quel pays habiter (moi non plus), est-ce qu’il voulait plutôt des enfants et un chien ou vivre dans un camping-car (moi non plus).

F. était persuadé qu’il en pinçait pour moi et me taquinait souvent à son sujet. De mon côté, je n’ai jamais capté de regard ou de sous-entendu laissant entendre que je lui plaisais, je pense qu’il m’aimait bien et me traînait partout en bonne partie car il me savait séduite et bon public (séduite mais pas envahissante puisque j’avais un copain en France. Probablement la combinaison idéale pour un cabot comme lui qui n’avait aucune envie de se caser. Toute l’année je l’ai vu éconduire, une par une, tout un bataillon de jolies suédoises pas farouches (double pléonasme).).

Bien que j’aie retrouvé son profil sur LinkedIn il y a quelques années (et, oui, il est toujours aussi beau), je n’ai pas osé le recontacter. Je crains qu’il ne se souvienne pas de moi, j’avoue, ou, pire encore, je crains d’être déçue, de découvrir ce super héros domestiqué, banalisé, dans une petite vie sans envergure.

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